Globelogocameroon
Recherche personnalisée

Accueil Deutsch Sciences Culture Société Photos/Vidéos Faits divers Prénoms Archives
Sciences
Accueil
Deutsch
Sciences
Culture
Société
Photos/Vidéos
Faits divers
Prénoms
Archives
 Poivre : Le trésor caché de Penja

Grâce à ses qualités aromatiques et gustatives exceptionnelles, le poivre produit dans la petite localité de Penja
(département du Moungo), est très prisé sur le marché international des épices. Visite des plantations...
Penja, à 77 km de Douala, un vendredi matin. Malgré une forte pluie qui s'abat sur la localité depuis le lever du jour, des ouvriers sont à l'œuvre dans des plantations qui s'étendent à perte de vue. Dos courbés, sans imperméables, jeunes et moins jeunes semblent ne pas se soucier des gouttes d'eau qui s'écrasent sur les corps recouverts de haillons. Vers l'entrée de la ville, une voie non bitumée conduit vers les plantations de poivriers, lieu de production du "Poivre du haut Penja", le poivre le plus prisé du marché international, apprend-on ici. Epicier grossiste au marché central de Douala depuis 30 ans, Ambroise Noumbissi tente une comparaison : "C'est de loin le meilleur sur le marché, loin devant le poivre chinois ou d'autres variétés". A l'étranger, les spécialistes en art culinaire sont encore plus élogieux. "C'est un des poivres les plus rares. C'est aussi un des plus recherchés", commente un site Internet français dédié à la cuisine. Analysant les qualités gustatives de ce produit, la même source ajoute : "Ce poivre de Penja est doux, très fin et très élégant. Il rehausse viandes et poissons de ses notes boisées et parfumées". Miam miam ! 
 Ses qualités uniques, notamment son arôme et sa saveur piquante, font donc du poivre du haut Penja un produit unique dans le monde, et donc exposé à la contrefaçon. C'est pourquoi, révèle-t-on à Mutations, cette épice introduite au Cameroun en mars 1958 sera bientôt protégée par un brevet. Les démarches y afférentes sont déjà très avancées, grâce à un financement d'une valeur d'un million d'euros (environ 655 millions de francs Cfa) que l'Agence française de développement (Afd) a accordé l'année dernière au Gic de producteurs de poivre de Penja.
René Claude Metomo, le responsable de ce Gic, est l'un des grands cultivateurs de poivre de la localité. Homme élancé, âgé d'environ 40 ans, les vêtements qu'il arbore dans les plantations, mouillés et encrassés, n'indiquent en rien qu'il s'agit d'un homme fortuné. Sa tenue négligée contraste cependant avec l'esthétique de sa résidence. Perchée sur une colline, au bout d'un long trajet traversant des plantations de poivre, la demeure de René Claude Metomo est en effet un régal pour les yeux. Le gazon bien tondu dégage un doux parfum de fleurs. L'intérieur de la demeure valorise le rotin et le bois blanc. Il y fait une fraîcheur de montagne. C'est dans la tiédeur d'un coussin que René défile le film de sa vie, qui a changé depuis son contact fructueux avec le poivre.

Un bon filon
En 1995, cet ancien employé d'une société forestière basée à Douala, succède à son père dans la gestion de leurs terres à Penja. Un patrimoine de plusieurs hectares. Dès qu'il prend les rennes de l'entreprise familiale, René Claude Metomo y perpétue la culture de l'ananas. Mais très vite, il se rend compte qu'il vaut mieux pour lui de se reconvertir dans la culture du poivre, beaucoup plus lucratif. Un choix qui va s'avérer être la chance de sa vie. En quelques années en effet, la culture de cette épice va propulser le planteur au gotha des élites agricoles les plus en vue de la localité. En plus de son scooter, il roule désormais à bord d'une voiture 4 X 4 de marque Pajero. Il a même créé un établissement scolaire privé, "L'école bilingue les cerises", dont il semble visiblement très fier. "J'ai retapé quelques bâtiments qu'avait construits mon père. Et avec l'aval de l'administration, j'ai ouvert une école", raconte-t-il. "C'est de loin, la meilleure école primaire du coin. Cette année, nous avons obtenu un pourcentage de réussite de 100 % aux examens officiels", se réjouit ce père de quatre enfants. "Je vis essentiellement de la culture du poivre", précise-t-il, en insistant sur le mot "essentiellement". "Bien sûr, le salaire de ma femme participe aussi à tenir la maison", ajoute-t-il, en levant les yeux vers son épouse, une pharmacienne.

Dans la localité de Penja, René Claude Metomo n'est pas seul à avoir trouvé son compte dans la culture du poivre. Un kilomètre plus loin, PHP (Plantations du Haut Penja), une entreprise plus connue pour ses bananeraies, exploite pas moins de 85 hectares de poivrières. La section poivre de cette entreprise agro-industrielle emploie de nombreux ouvriers. A la tête de PHP Poivre, se trouve Richard Scott, un Anglais. Disponible, il ne pose aucun problème à nous recevoir dans son bureau. Petite surprise, malgré ses 22 années de vie au Cameroun, il n'est toujours pas très à l'aise avec le français. Mais là n'est pas le problème. Sa crainte porte sur le sujet de notre discussion. C'est pourquoi, d'emblée, il prévient : "Je ne parlerai pas de politique ou de tout sujet à polémique pouvant impliquer mon employeur". Et le reporter de Mutations, de le rassurer : "Rien que du poivre". A cette répartie, M. Scott retire ses lunettes et les dépose sur son ordinateur portable. Son regard pétille d'impatience.

On comprend qu'il est un passionné du sujet. Sa carte de visite mentionne d'ailleurs qu'il est expert dans la culture du thé, du palmier à huile, et… du poivre. Comment cultive-t-on le poivre? Notre expert tient à être concret dans ses réponses. Il nous invite à suivre ses explications en visitant les plantes sur pied. Et nous voici dans les vastes poivrières de PHP. "Tout d'abord, vous devez savoir qu'on ne sème pas le poivre, explique-t-il. Le poivrier est une association de plusieurs lianes rampantes. Sa culture nécessite des arbres tuteurs sur lesquels se greffent ces lianes, lesquelles produisent des petites branches, qui à leur tour font germer des grappes de poivre". Et les semences? Richard Scott nous conduit sur le site des pépinières et "pré-pépinières" couvertes de grands hangars. "En guise de matériel agricole, explique-t-il, nous prélevons des boutures sur la liane principale. Nous replantons ces boutures après une série de germinations".

Qualités exceptionnelles
Arrivée dans l'entreprise en 1999, Richard Scott a mis sur pied de nouvelles techniques culturales pour accroître la productivité de PHP Poivre. Pour lui, l'expérience a toujours une longueur d'avance sur la théorie. Jules Kamdem, son collaborateur camerounais, en est une parfaite illustration. Depuis 10 ans qu'il travaille aux côtés du vieil Anglais, il dit avoir beaucoup appris. Sa maîtrise du sujet est apparemment parfaite. Comment obtient-on du poivre noir ou blanc ? Il répond sans hésiter : "Il suffit de mettre des enzymes spécifiques après la récolte pour obtenir diverses colorations de poivre : vert, rouge, etc."
Les qualités aromatiques et gustatives exceptionnelles du poivre de Penja ne sont pas le fruit du hasard. D'après les explications de Jules Kamdem, elles sont dues, d'abord, au microclimat de Penja, caractérisé par une certaine humidité ambiante. Ensuite, "le sol volcanique et très fertile de la région". Il y a également le séchage naturel: "Il se fait au soleil et non dans les machines". Quand les grains ont atteint la pleine maturité, on les ramasse puis on les triture pour en enlever l'écorce avant de les faire sécher au soleil.

Peut-on vivre aisément grâce à la culture du poivre? Jules Kamdem fait rapidement le calcul : "Si vous gérez des centaines de tonnes de poivre et que vous vendez un sachet de 250 grammes de cette épice à 1000 franc, il est évident qu'on trouve son compte", conclut-il, dans un rire laissant entrevoir le bonheur de ceux qui exploitent ce filon. Une poivrière au stade de production peut en effet rapporter jusqu'à deux millions de francs Cfa par hectare.
Mais jusqu'ici, la production nationale stagne à moins de 18 tonnes, essentiellement écoulé sur le marché local. "Nous exportons seulement 40 % de notre production, le reste est acheté bord champ par des grossistes", lance Jules Kamdem. Ce dernier en veut pour preuve les cinq sacs de 50 kg qu'il vient de livrer à Ambroise Noumbissi, l'un de ses plus fidèles clients. René Claude Metomo espère, quant à lui, que le Cameroun finira par atteindre le cap de 90 % de production exportée, en valorisant le label protégé.
D'ailleurs à l'Oapi (Organisation africaine de la propriété intellectuelle), le dossier de protection du label "Poivre du haut Penja" est assez avancé, nous indique-t-on. "C'est un processus assez long. Mais nous évoluons sûrement et consciencieusement", assure Cese Kpohomou, en charge du suivi de la procédure à l'Oapi. Lequel se risque même à dire que, "La propriété exclusive du label pourrait être effective d'ici fin 2010".

Monique Ngo Mayag    

Septembre 2009 ©Mutation




Impressum