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Pèlerinage : Ci-gît Ruben Um Nyobe, un héros caché

 Récit d'un voyage dominical à Eseka où repose dans l'anonymat l'homme qui a décisivement contribué à l'indépendance du Cameroun.

Um NyobeRuben Um Nyobe est un héros national au Cameroun. Depuis 1990, les acteurs politiques qui l'ont combattu et assassiné l'ont élevé à cette dignité. Pourtant, le secrétaire général de l'Union des populations du Cameroun (Upc), abattu par l'armée coloniale française alors qu'il se cachait dans la forêt environnant Boumnyebel, le 13 septembre 1958 (ou le 11 selon d'autres versions) repose au cimetière de l'Eglise presbytérienne camerounaise à Eseka, dans l'anonymat. Ce dimanche 13 septembre 2009, alors que les Camerounais se souvenaient pour la 51è fois de la mort de celui qui portait les aspirations d'indépendance des populations du Cameroun, un petit groupe d'étudiants s'est rendu sur la tombe de Mpodol, le héraut de la lutte nationaliste camerounaise, en interprétant largement le Basa'a.
 Il faut, à partir de Yaoundé, emprunter la route qui mène vers Douala. Une heure de route plus loin, à Boumnyebel, à gauche, un embranchement mène vers Eseka. Une légère bruine maintient l'atmosphère rafraîchie de ce matin de pèlerinage pour la dizaine de membres de l'Association pour la défense des droits des étudiants du Cameroun (Addec). Dans le bus, alors que l'on va franchir la Kellé, la rivière qui après le fleuve Nyong donne son nom au département dont Eseka est le chef-lieu, Yves, originaire du coin, témoigne avoir appris de plus anciens que lui une histoire terrible. Dans ce cours d'eau aux flots paisibles, l'armée française jetait les soldats de l'Armée de libération nationale du Kamerun (Alnk) qui s'opposait, les armes à la main, à la présence nocive de la France colonisatrice au Cameroun.

Folles
Aujourd'hui, ce sont les nids-de-poule, nombreux sur cette route étroite qui râpe le caoutchouc des pneus et produit un bruit sourd dès lors que l'on a quitté la grande route, qui envoient dans les affluents de la Kellé, ou sur le bas-côté, les automobilistes imprudents. "Pour sûr que nos conditions de voyage même eurent été différentes si ces gens-là avaient pris le pouvoir", commente un homme très intéressé par le voyage des étudiants. "Je serai bien venu avec vous, mais j'ai des rendez-vous en ville", lâche-t-il avant de se séparer de la petite troupe qui trottine sous l'œil interrogateur des riverains. La photo de Ruben Um Nyobe, en tête de file, suffit pour expliquer le passage de ces jeunes gens qui longent sans le savoir, un autre lieu historique.

Là, juste aux abords des lieux où le bus a transporté les voyageurs, il y a un autre cimetière dans la broussaille. Pierre Yem Mback, fidèle compagnon de Ruben Um Nyobe, tué peu avant Mpodol, y repose. "C'est le cimetière catholique, explique Yves, et Yem Mback était catholique. On l'a donc enterré-là." Là, désigne un lieu indéfini. Les herbes folles ne faciliteraient pas la reconnaissance de la tombe recherchée à qui voudrait saluer la mémoire de l'homme qui, d'après les témoignages, avait pressenti la trahison de quelques proches et souhaité leur expulsion du maquis où se cachait Ruben et ses compagnons. Mais, Um, pacifiste et imprudent pour certains, n'avait pas fait le ménage. En avançant, vers l'autre tombe objet de la visite, l'on aperçoit une statue, peu ressemblante, en hommage à l'illustre disparu.

"Elle serait bien utile à la Poste centrale de Yaoundé ", suggère un pèlerin. "Et pourquoi donc à Yaoundé et pas à Eseka ? Encore une idée pour nous tromper, nous les Basa'a ", rétorque un riverain du cimetière presbytérien. La discussion s'anime, mais visiblement, l'homme qui réclame la statue pour Eseka voulait rire. Les voyageurs ont-ils apporté des machettes pour nettoyer ? Non. "On a appelé les amis et c'est déjà fait. Sinon, on le fera", explique Yves. "Vous feriez mieux de laisser des machettes pour qu'on y travaille ", conclue l'homme avant de filer derrière une maison d'où apparaissent des jeunes, vêtus de t-shirts rouges couverts de portraits. A côté de Um, les effigies de Ouandié et Moumié se dessinent sous le crabe noir. On est en pays upéciste, mais peu de gens cherchent la tombe de celui qui contribua décisivement à faire de l'Upc en dix années, l'âme libératrice des Camerounais perdus dans la nuit coloniale.

Il dort donc là. Sous une épaisse couche de béton. Deux mètres, disent certains. Au milieu de vieilles tombes, la sienne. Simple et dépouillée. Seules deux plaques noires renseignent qu'ici, dans une végétation dense qui vient à peine d'être repoussée par des coups de machette, a été enterré "Ruben Um Nyobe, pionnier de l'indépendance du peuple camerounais". Le soleil est déjà haut dans le ciel et les cantiques du culte célébré dans l'église voisine donnent une ambiance détendue à cet hommage dominical. "L'année dernière, nous étions plus marqués par ce voyage, c'était poignant car on n'imaginait pas ce qui nous attendait. De voir que c'est là qu'il se trouve avait quelque chose de révoltant", se souvient André Benang, vice-président de l'Addec. Depuis lors, l'étudiant s'est senti obligé de chercher à comprendre davantage le combat de Ruben Um Nyobe.

Les expériences personnelles des étudiants, qui racontent comment ils ont "découvert" l'histoire occultée de la lutte des nationalistes camerounais, font connaître des anecdotes parfois amusantes. "J'étais élève de mon père. Il m'enseignait l'histoire et m'avait collé un 06/20 alors que j'avais mêlé le nom de Um à un devoir. Très sérieusement, il m'a demandé de ne plus mentionner ce nom-là. Plus tard, je suis arrivé à l'université et je lui ai raconté ce j'avais découvert sur lui. Il m'a dit : c'est la vérité ! Il s'est battu pour le Cameroun. Je suis professeur dans un système d'éducation qui ne reconnaît pas cela. Il vaut mieux oublier et penser à tes études", explique Yannick. Eric, en a une plus belle à raconter : "Mon père était bibliothécaire et avait ramené un petit ouvrage de l'époque de l'Unc (ex-parti unique qui s'est rebaptisé Rdpc en 1985). On y expliquait un truc incroyable : l'Upc s'était opposée à l'indépendance du Cameroun reçue par Ahidjo. A l'université, j'ai eu la chance de rencontrer Wang Sonne et d'autres professeurs qui nous ont dit pourquoi cet homme avait été transformé en épouvantail."

Machettes
Pour ce jeune étudiant en histoire, il est important de ne plus fuir : "Nous devons embrasser nos morts et connaître ce qu'ils nous ont enseigné. Um par exemple a beaucoup écrit." Justement, des ouvrages sont déposés sur la dalle nue. Ecrits sous maquis, le Problème national camerounais, etc. L'on se propose d'en lire quelques extraits et des poèmes rédigés par Wilfried Mwenye et Patrice Kayo. Mais une voiture vient de s'immobiliser sur la petite route voisine. Une vieille dame en descend accompagnée de jeunes enfants et de moins jeunes. C'est Marthe Um Nyobe ! L'octogénaire jette un regard surpris aux jeunes. On se salue. De son cabas, la grand-mère a tiré un recueil de cantiques et chante en Basa'a. Lasse, elle finit par s'asseoir sur la tombe et laisse les témoignages se poursuivre, tout en chantant à voix basse. De ce petit corps frêle, finit par s'échapper un mince filet de larmes. "Je suis contente de vous voir mes enfants", confesse l'aïeule.

Et nous donc ! s'empresse de répondre André Benang, ému au point de chercher ses mots. On eût dit que la main de Françoise Ngo Um Nyobe qu'il serre le relie biologiquement à l'homme qu'il est venu célébrer. Françoise, la fille du mort qui hante les consciences des acteurs d'une guerre de libération inachevée, sourit. Ce père qu'elle n'a pas connu, qui l'a laissée bien malgré lui dans la forêt où elle est née un an avant sa mort, elle aussi le célèbre. Discrètement. “C'est bizarre, relève-t-elle, nous avions vu que vous étiez passés l'année dernière. Le 13 septembre, il y a toujours des gens ici mais nous ne sommes jamais là quand viennent ceux qui font du bruit…”

Elle est contente Françoise. Aux visiteurs, elle offre, au nom de son frère et de sa sœur absents, de partager un verre. L'on porte un toast : " A la victoire !". Dans les yeux de la fille de Ruben, ce vœu sonne comme pour rappeler que la bataille n'est pas finie. " Ce qu'il a fait est si grand que nous nous devons de continuer ", ajoute André. L'ambiance n'en finit plus de rapprocher les enfants naturels et ceux qui jurent, la main sur le cœur, que l'homme qui est tombé le 13 septembre 1958 a laissé une descendance de millions d'enfants. Françoise est émue et se laisse aller à quelques confidences. Sur le quotidien de son père, raconté à elle par sa mère : " Il se comportait comme quelqu'un qui était venu faire quelque chose de spécial. " Pour épouser Marthe, il a dû dire à un de ses parents qu'il ferait son choix tout seul. Comme un signe prémonitoire des malheurs à assumer. Des incendies des demeures familiales, la famille de Um n'a d'ailleurs pas gardé grand-chose des souvenirs qui font le bonheur de beaucoup : " On a une belle photo du mariage… " Certains parmi les pèlerins voudraient la voir. Ou même lire un texte écrit de la main d’Um. Françoise doit répondre à toutes sortes de question. On a du mal à se quitter et pourtant, il faut repartir et laisser derrière un homme qui vient de réunir des gens de toutes tribus, qui ne se connaissent point, mais qui rêvent chacun dans son coin d'un avenir meilleur.

Jean Baptiste Ketchateng   

Septembre 2009 ©Mutation




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